Autre texte d’Emma 2014:

Je me promenais en ville quand, en passant devant un marchand de cartes, je décidai d’envoyer un cliché d’autrefois à ma grand-mère Marie, qui habitait à Bonnières-sur-Seine.
En me déplaçant dans le magasin, j’aperçus une des cartes qui attira plus particulièrement mon attention. Je m’approchai et pus lire les inscriptions imprimées en bas : « Ferme de la Mare Boinville, Bonnières-sur-Seine », qui désignait l’exploitation qui avait appartenu autrefois à la famille de mon grand-père, jouxtant celle de ma grand-mère! Estimant que cette carte était une coïncidence étonnante et comme le couple qu’on y voyait me paraissait sympathique, je l’achetai.
Revenue chez moi, je la mis sur la console, à l’entrée, et me dirigeai vers la cuisine d’où provenait une bonne odeur de bouillabaisse. Je demandai à maman si j’avais le temps d’écrire une lettre. Elle me répondit que j’avais une dizaine de minutes.
Je courus dans ma chambre et posait la carte sur mon bureau. Je la considérais avec intérêt, lorsque, soudain, je sentis une force m’attirer vers elle, qui me fit décoller littéralement… M’attendant à m’écraser contre la table, je fermai les yeux, pour me préparer au choc.
La perception de mes pieds touchant le sol, me fit m’écrouler par terre. Je sentis une odeur de ferme, de bouse et, au même moment, le meuglement d’une vache retentit dans mes oreilles, si fort que je sursautai. Le soleil étant chaud et haut dans le ciel, je supposai que c’était un jour d’été et qu’il devait être aux alentours de midi. Mon éternel jeans-sweat-shirt avait laissé place à une robe bleu foncé m’arrivant aux chevilles avec un tablier blanc orné d’une grande poche devant ! Cependant je n’eus pas le temps de m’en étonner car une jeune dame, me regardait, les yeux écarquillés, comme si elle voyait le Messie. Mais comment lui en vouloir? Je venais de tomber du ciel…
La jeune femme me demanda ce que je faisais là et surtout qui j’étais. J’étais sonnée : j’avais reconnu la dame de la carte. Elle dut me répéter plusieurs fois les questions pour que je sorte de ma stupeur et lui réponde enfin.
J’inventai une histoire : j’étais la fille d’un marchand ambulant qui venait de s’installer en ville. Pour aider ma famille, je cherchais du travail et passant devant cette ferme, je venais en demander. En la lui racontant, je priais pour qu’elle ne m’ait pas vue chuter…
Une fois ma fable entendue, elle se retourna et s’adressa à un homme qui s’apprêtait à enfourcher un vélo, un monsieur assez jeune que je n’avais jusqu’alors pas remarqué. Elle lui demanda s’il avait besoin de quelqu’un pour l’aider aux courses. Entre temps, je m’étais relevée. Il sembla hésiter, me jaugea du regard puis hocha la tête en signe de consentement et il me fit signe de le suivre. Il me prêta un autre vélo. Cet homme-là ne semblait pas bavard.
En chemin, j’essayai d’engager la conversation. Je l’interrogeai sur son nom et celui de la dame. Il me répondit qu’il s’appelait Armand et elle, qui était sa femme, Irma.
Un flash-back me rappela ce jour où papa m’avait appris que mes arrière-arrière-grands-parents se prénommaient Armand et Irma. Etait-ce possible… ?! Si c’était le cas, peut-être que leur fille était née…
Je lui demandai s’ils avaient des enfants. Il me parla de leur fille de six ans prénommée… Simone ! J’en fus abasourdie : c’était le nom de mon arrière-grand-mère paternelle.
Alors c’était vrai ; je venais de remonter le temps ; la vie ressemblait à ça à la fin du XIXème et au début du XXème siècle…
J’observai longuement cet homme que je n’aurais jamais dû connaître car il était mort bien avant ma naissance. Je faillis lui dire qu’il aurait un petit-fils, Henri, mon grand-père. Mais je me retins au souvenir de cette phrase si souvent lue dans mes romans de fiction : « Si jamais tu voyages dans le temps, tu peux faire bien des choses comme t’amuser, te promener, te faire des amis, MAIS en aucun cas tu ne dois changer le cours de l’histoire. Si pendant un voyage dans le passé, tu empêchais tes parents de se rencontrer, tu ne pourrais ni retourner chez toi, ni rester là-bas car tu n’existerais plus. Tu disparaîtrais. »
Sur le chemin du retour, nous avions les bras chargés de pains, de viandes et de denrées en tout genre. Quand nous fûmes arrivés à la ferme, Armand se tourna vers moi et me donna une pièce de cinq francs en me faisant un clin d’œil. Je commençai par refuser sachant que, à l’époque, c’était beaucoup, mais il insista tant que je la pris et la mis dans la poche de ma robe : comme une avance sur héritage, en somme !
Pendant le reste de la journée, j’aidai pour les tâches fermières : je donnai à manger à la basse-cour, aux cochons, je curai, brossai, lavai, bouchonnai et démêlai crinières et queues des chevaux. Je dois quand même avouer que je passai plus de temps à les câliner, les caresser qu’à les laver, puisque j’adore les chevaux et que je fus souvent accompagnée par Simone, mon adorable… aïeule !
Ensuite, il fallut traire les vaches avec l’aide d’Armand. Irma me montra comment puiser de l’eau du puits. Le seau étant lourd, j’eus du mal à le remonter. Comme j’étais à la peine, Irma se moqua gentiment « des gens de la ville » et m’aida en souriant chaleureusement. Puis elle me donna deux francs. Je lui dis aussitôt qu’Armand m’en avait déjà donné cinq, mais elle me précisa qu’il m’avait payé pour la journée entière mais que la pièce qu’elle m’offrait était un complément sorti de sa tirelire personnelle. Je fus tellement touchée par ce geste que je lui tendis la main avec reconnaissance. Alors elle m’embrassa dans un élan d’amitié que je savais rare à la campagne.
La fin de la journée était arrivée. Je les remerciai vivement et ils me confirmèrent que je serais réembauchée sans problème à l’avenir… et je dus m’en aller puisque j’étais de la ville !
Sur le chemin menant à la route, je les vis tous trois me dire au revoir en secouant leur bras et avec un sourire que je n’oublierais jamais. Longeant le champ de blé voisin, j’en pris un épi en souvenir que je mis dans ma poche avec les sept francs.
Soudain, je sentis une odeur, familière quoiqu’encore indéfinissable… Je fermai les paupières pour me concentrer. Surprise par ce fumet… de poisson, je rouvris brusquement les yeux et ce que je vis me plongea dans une stupeur indicible qui me paralysa momentanément : des rubans de lumières multicolores tournoyaient, serpentaient autour de moi. Ils s’étiraient, devinrent de plus en plus gros jusqu’à m’englober entièrement. Alors, retrouvant le peu de réflexes qui me restait, j’essayai de crier mais une boule dans la gorge m’en empêchait, ce qui me paniqua. Au bout de quelques instants qui me parurent interminables, les rubans devinrent peu à peu de plus en plus blancs et lumineux, et finirent par m’éblouir. Quand ma vision redevint normale, j’étais dans ma chambre, devant mon bureau.
Je tombai assise sur le sol. Ma mère, au même moment surgit par la porte. Me voyant par terre, elle me regarda avec des yeux interrogateurs. Je lui dis que j’avais envie de m’asseoir mais que j’avais la flegme de tirer ma chaise de sous le bureau. Elle fit une petite moue incrédule. Puis, levant les épaules, elle me dit que le repas était prêt et sortit. Me rappelant mon aventure, je me demandai si elle m’était vraiment arrivée. Je m’aperçus que je portais mon jeans-sweat-shirt habituel. Je me relevai, sentis quelque chose me piquer au niveau de la poche de mon pantalon. J’y plongeai la main et en sortis… l’épi de blé et les sept francs, des pièces de musée désormais !
Je décidai de n’en parler à personne de peur qu’on me prît, au mieux, pour une menteuse, au pire, pour une folle ! Et je craignais fort d’avoir dérangé le cours de l’Histoire.
A table, ma mère me regarda manger silencieusement pendant cinq minutes, semblant peser le pour et le contre de ce qu’elle allait me dire. Enfin, elle se décida à parler. « Tu te rappelles d’Henri? Ton arrière-grand-père ? Eh bien je l’ai connu avant qu’il meure. Et je me souviens qu’un jour, alors qu’on se racontait des histoires au coin du feu, il me narra l’histoire étonnante d’une jeune fille d’une quinzaine d’années qui était venue travailler autrefois , dans la ferme de sa mère, pour travailler aussi dur que tout un bataillon de servantes. La grand-mère Irma la citait toujours comme l’exemple d’une personne courageuse et sa mère, Simone, aurait bien voulu la revoir. La description de la jeune-fille s’était répétée dans la famille et elle me marqua aussi puisque tu portes son prénom. Tu ressembles assez à cette jeune fille si active et si fantasque !» Je sentis des sueurs froides couler le long de mon dos. Je lui demandai si mes aïeux avaient su ce que la fille était devenue mais Maman ne se souvenait que de cet unique récit. Elle ajouta que les travailleurs à la journée, les journaliers, ne manquaient pas autrefois. « Ah… » fis-je, en me sentant rassurée par le fait qu’Irma et Simone ne m’avaient pas oubliée mais surtout parce que mon passage n’avait rien modifié du cours des choses et paraissait banal.
Après le repas, je me précipitai pour écrire à ma grand-mère quelques mots sur la carte achetée avant « mon aventure » : « Coucou Mamet,
J’espère que tout va bien chez toi. Cette carte te rappellera sans doute la ferme de la Mare Boinville, dont Papa tondait la pelouse, là où travaillaient tes beaux-parents et où tu as connu grand-père. Tu m’as si souvent parlé du beau champ de blé près duquel ta maison était construite … que je l’imagine sans peine.
Je t’embrasse fort en espérant te voir pendant les vacances.
Ta petite-fille qui t’aime : Emma »

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