Changement de point de vue d’Imène:

       En 1872, seulement 2 ans sont passés à Rocreuse après la guerre avec les prussiens, maléfique comme toutes les guerres. Françoise, recueillie par la famille de sa meilleure amie, trouve enfin le courage de lui raconter son histoire tragique, l’époque où elle a perdu l’homme de sa vie mais aussi le seul parent qui lui restait, ces deux êtres qu’elle aimait tant !

      «  J’ai aperçu pour la première fois Dominique près de chez nous, sur l’autre berge. Il était tellement beau que je ne pus m’empêcher de l’aimer…du moins d’avoir de profonds sentiments pour lui, malgré la fainéantise que les gens lui reprochaient et dont la réputation m’avait intriguée.
      Mon amour fut beaucoup trop fort et persistant pour le cacher longtemps c’est pourquoi je dévoilai mes sentiments à mon papa, qui avait été tout pour moi jusqu’alors; je l’aimais tant lui aussi. Quand je parle d’eux je pleure… excuse-moi » mais son amie lui dit combien elle la comprenait et la malheureuse jeune femme put poursuivre son témoignage.
      « Quand mon père m’eut écoutée lui révéler mes sentiments, il ne fut pas content du tout… pour ne pas dire en colère, puisqu’il était lui-même tellement travailleur et désormais le premier notable de notre village.
      Cependant mon attitude digne et ferme lui inspira de meilleures pensées et, avec le bon cœur qui le caractérisait, il alla faire la connaissance du jeune homme qui lui avait ravi une partie du cœur de son enfant. Il le jugea digne de nous et finit donc non seulement par accepter mon choix mais aussi, lorsque Dominique se révéla réellement industrieux, faisant taire les commérages…très tôt, papa annonça la date de notre mariage!
      Je fus très heureuse et je pus passer beaucoup de temps avec homme qui avait fini par être le travailleur courageux dont mon père avait rêvé pour moi.
      Le jour de notre union s’approchait à grands pas mais la guerre la prit, de vitesse, hélas, puisque la veille de nos épousailles un détachement de soldats français arriva au village et fit de notre maison un fortin tout désigné à l’assaut des Prussiens.
      Ce jour que nous avions attendu, ce jour-là… Dominique nous a bien défendu mais les Allemands remportèrent la bataille et emprisonnèrent mon fiancé pour avoir refusé de les aider à trouver leur chemin dans la région. Il passa la nuit enfermé dans une petite pièce dont je l’aidai à s’évader, le persuadant de me quitter pour survivre… j’avais peur de le perdre, moi qui l’aimais tant.
      Mais le lendemain les soldats allemands découvrirent son évasion et surtout la mort de leur sentinelle. Leur chef accusa mon père d’être son complice et le menaça d’exécution afin de m’obliger à partir à la recherche de celui qui aurait dû être mon époux, me poussant à choisir entre les deux hommes de ma vie!
      Mon fiancé se douta qu’il se passait quelque chose alors que je ne pus rien lui avouer et que j’avais choisi de rentrer sans rien lui expliquer. Il sut tout par les propos d’un passant et décida de revenir se rendre pour sauver celui qui aurait dû être son beau-père…
      Il me donna cette énorme preuve d’amour en entrant au moulin au moment où je m’étais résolue à l’y rappeler. Il prouva aussi à mon père qu’il valait vraiment son estime… et ce fut pour mourir, là, juste au moment où les Français délivraient le moulin. et Papa aussi… tout fut détruit… détruit »
      Les sanglots interrompirent la narration de ses souvenirs insupportables.
      « J’’étais là… reprit-elle comme une automate… seule et perdue. Hébétée. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait… j’espérais qu’il s’agissait d’un cauchemar car le « stress » avait été permanent. Ce qui me hante encore, c’est la joie de l’officier français, qui criait victoire. Une victoire pour lui alors que…
      Oh, j’ai tellement pleuré leur mort… Ils sont toujours là, unis dans mes pensées… Comment pourrai-je oublier… »
      Un silence recueilli s’ensuivit, qu’elle brisa, soudain, avec un pauvre sourire:
      « Lorsque j’ai insisté pour convaincre Dominique de s’échapper, j’ai osé lui mentir. Je lui ai encore menti quand il m’a embrassée dans les bois, aux abords du village, à onze heures et il me l’a reproché par son ton sévère quand il s’est livré. Oh, j’avais bien eu le pressentiment que j’en serais punie et que ce seraient nos derniers baisers…
      Il est mort en refusant encore d’aider les ennemis, à quinze heures, au moment même où je me réjouissais de l’attaque des Français et où je criai de joie!
      Et j’ai vu mon père recevoir une balle perdue…
      J’ai tout perdu le jour où j’aurais dû tout gagner en recevant, moi, le sacrement du mariage sous le regard plein de fierté d’un père et d’un époux…
      Allons… te raconter ces moments-là me soulage enfin… tu me comprends et ton amitié m’aide à continuer de vivre sans devenir folle. »

Les deux femmes échangèrent une pression des mains qui mit un terme au récit.

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